Feuilles d'érable

La vision avec et sans saisie

Une contemplation au jardin

Dans la clarté d’un instant sans saisie, il y a cette innocence sans repère, cette légèreté sans attache. Il y a ouverture et non-conditionnement. Toute se déroule joyeusement sans moi. Chaque atome de cela vibre dans cet ici et maintenant et cette vibration a le goût d’une délectation claire et d’un vaste repos. Cela apparaît comme harmonie sans séparation, paradis hors du temps qui se vit sans appropriation, sans contrôle aucun, sans buts ni intention.

 

Je prends alors conscience de cette habitude de saisir et de faire mien ce que je perçois dans mon champs de vision. Il y a à ce moment là quelqu’un qui perçoit et qui se vit comme un corps dans l’espace. Dans cette perception, a la fois je vois l’objet comme séparé et à la fois je crée un lien avec ce que je vois, je cherche à me connecter avec lui car il y a tension, désir de rejoindre cet objet, ou bien désir de m’en éloigner ce qui revient au même. En effet, il y a tension interne. Je suis en relation avec la plante, l’oiseau, le lézard…tous apparemment séparés de « moi » et je perçois le besoin de contenir ce que je vois, de l’enfermer en quelque sorte dans des rebords qui me sécurisent, donc je le nomme et lui attribue une fonction dans « ma vie », je le met à une place par rapport à « moi », c’est la mémoire qui fait cela et je quitte l’émerveillement de l’instant, du non savoir. Je rétrécie le vivant en partant de mon centre vital/corporel au lieu de laisser être la dynamique pure de ce qui est.

 

Dans cette vision « personnelle », il y a une saisie de l’objet par la psyché ( comme un spasme de la conscience et une habitude de morceler le réel ) et il lui est attribué une fonction lié à sa forme, couleur...tout ce qui pour le sujet observant donne un sens limité et parfois conflictuel ( attraction/ répulsion ). En gros, je semble projeter quelque chose de limité sur ce que je vois et y attribuer une valeur, une place dans mon monde imaginaire.

 

Au contraire, dans la vision sans saisie, il n’y a aucun accaparement du réel, rien qui ne fasse penser à moi ou à un autre, il y a ce qui semble être la vie dans toutes ses formes et cela est perçue à partir d’un espace indéfinissable lui aussi. Comme si la vie se dansait sans discontinuité entre ce qui voit et ce qui est vu. Je peux nommer alors ce qui est vu pour le célébrer, non pour l’enfermer. En définir les contours par joie de nommer, un peu comme si l’on imaginait Dieu nommer pour la première fois chaque chose de ce monde. Le mot est donné comme intensité qui pointe cette joie et non comme besoin de sécuriser ou d’enfermer une réalité. Le langage devient alors élan d’amour.

 

Ce qui est utile dans l’expérience du quotidien, à mon sens, est de voir comment cela se manifeste, lorsque je perds le regard global, je redeviens un personnage qui rigidifie et conceptualise son environnement et y projette des affects, sentiments...en lien avec des mémoires. Et cela se fait inconsciemment la plupart du temps d’où cette habitude de rester dans une zone restreinte de vie et toute la souffrance que cela engendre. Si je rends conscient cela, je passe le portail de la vie véritable, sans identité fixe. Je redeviens joie et contemplation, décollée de mon système de saisie narcissique. Le « je suis » en tant que conscience éclairée se vit sans obstacles, sans division et sans solidité.

 

17/07/2022